
Pierre Barouh, Claude Lelouch et Anouk Aimée sur le tournage d’Un homme et une femme 1966, photo: Claude Barouh
Démons et merveilles, des vents et marées
Au loin déjà la mer s’est retirée, (…)
Jacques Prévert
De retour dans l’effervescence de Paris libéré, Pierre se passionne pour les manifestations sportives, les patins à roulettes et le cinéma ! Au printemps 1949, il se faufile dans le petit cinéma l’Éden, comme il le raconte dans son autobiographie Les Rivières Souterraines :
Je suis venu au cinéma aussi naturellement que j’ai commencé à écrire des chansons : entre quatorze et quinze ans, j’avais réintégré ma banlieue, Levallois-Perret. Je me retrouvais dans un état d’incompatibilité chronique avec toute forme d’éducation dirigée, tentant de compenser le parfum des champs bordant la rivière, les collets et pièges à perdrix, par les billes et les patins à roulettes. Les courses cyclistes des Six Jours me passionnaient et mes parents m’avaient permis, un jeudi après-midi, d’aller au « Vél’d’Hiv » à condition de ne pas revenir après vingt et une heures. Nous habitions au quatrième étage sans ascenseur et l’on devait, après dix heures du soir, énoncer son nom, « Barouh », en passant devant la loge de Mme Rafaud, la concierge. La fenêtre de ma chambre donnait sur la cour d’où me parvenaient les rumeurs du cinéma mitoyen, l’Éden. Les films restaient une semaine à l’affiche et ce que je percevais depuis quelques jours m’intriguait. La chambre de mes parents et la salle à manger donnaient sur la rue, ce qui m’avait permis de constater l’absence de lumière indiquant qu’ils devaient dormir, d’autant que leurs occupations de marchands forains imposaient leur éveil à cinq heures du matin. Attiré par l’Éden, je m’approchai de l’entrée. La caissière n’étant plus là, j’estimai qu’il me restait du temps avant l’énoncé de mon nom et, furtivement, je m’installai devant le film en cours. J’avais entre quatorze et quinze ans, et j’ai vu à l’Éden, le « P’tit ciné » d’en bas de chez moi, rue Jules-Guesde à Levallois-Perret, Les Visiteurs du soir. Le grand souffle de Jacques Prévert avait déposé son pollen dans mon esprit, dans mes fibres les plus secrètes…

Pierre Barouh avec ses amis sur le boulevard Montparnasse en 1957 D.R

Pierre Barouh et Johnny Hallyday dans le film D’où viens-tu Johnny ? 1964 D.R

Pierre Barouh et Francis Lai à Montmartre, 1965 photo: Claude Barouh
Quelques années plus tard, sous l’émotion du film russe Quand passent les cigognes (Mikhail Kalatozov, Palme d’or à Cannes en 1958), il écrit sa grande chanson Les Filles du dimanche qu’il chante à l’écran dans Arrêtez les tambours (Georges Lautner, 1961). Claude Goaty, la première interprète de Pierre, choisit le titre Mimi fleur bleue, qu’il a composé en référence au personnage de Giulietta Masina dans Les Nuits de Cabiria de Federico Fellini. Toujours au cinéma, il joue son propre rôle dans Une fille à la dérive de Paula Del Sol avec son tube Le Tour du monde en 1962 et, dans la foulée, il incarne un gitan camarguais ami et rival de Johnny Hallyday dans D’où viens-tu Johnny (Noël Howard, 1963). En 1964, Pierre rencontre Claude Lelouch. L’amitié instantanée entre les deux hommes est confirmée par son premier grand rôle dans le film Une fille et des fusils !
Le 1er janvier 1966, Pierre Barouh, avec Francis Lai son compositeur complice, Claude Lelouch et Fernand Borruso, créent les éditions Saravah, afin de débloquer des fonds pour la production du film Un homme et une femme dans lequel Pierre joue le rôle d’un cascadeur, défunt mari d’Anouk Aimée amoureuse de Jean-Louis Trintignant. Pierre revient d’un tournage au Brésil avec la chanson Samba Saravah dans sa musette. La musique du film, écrite par Francis Lai à partir de quatre chansons de Pierre, dont Plus fort que nous qui a nourri le scénario, s’enrichit de l’afro-samba de Vinicius de Moraes et Baden Powell. Claude Lelouch réalise un « scopitone » (film musical qu’il intègre au film principal) dans lequel il met en scène la rencontre d’Anouk et Pierre en Camargue ! Quelques mois plus tard, en avril 1966, ils sont sacrés homme et femme devant le rabbin et, dans la foulée, Un homme et une femme remporte la Palme d’or à Cannes. Leur long voyage de noces conduira les jeunes mariés autour du monde pour présenter le film, gratifié de l’Oscar du meilleur scénario et deux Golden Globes (meilleur film étranger et meilleure actrice) !
Plus tard, Pierre Barouh se libère de l’écran et passe derrière la caméra. Pour qualifier ses tournages éclairs, il parle de Hold-up. C’est d’abord le film Saravah, improvisé en trois jours à Rio de Janeiro en hiver 1969 avec Baden Powell, Maria Bethânia, Joao Da Bahiana, Pixinguinha, Paulinho Da Viola et Marcia Sousa : une totale réussite acclamée au Brésil et distribué en salle dans une version restaurée en 2024. Ensuite, Ça va, Ça vient, dans lequel Pierre Barouh met en scène le musicien Areski Bekacem et le dramaturge allumé Jérôme Savary dans les chantiers de Belleville à Paris en 1970. Puis le projet inachevé Carpentras 72 et The Labyrinth ou L’Album de famille, qui raconte les dernières années de la famille Saravah de l’époque du studio de Montmartre en 1976. En 1979, Pierre Barouh réalise son premier long métrage avec une production classique, Léa Massari et Michel Piccoli dans les premiers rôles d’une fable moderne sur la crise du couple, Le Divorcement. Pierre Barouh aime capter la spontanéité sans l’enfermer, surprendre la vie par l’auto-fiction et bousculer les limites de l’écran. Quand il se met à filmer à la fin des années 1960, il délaisse la plume… pour mieux y revenir dans les années 1980. Grâce à la technologie vidéo et le montage « à la maison », il réalise des dizaines de films à partir des années 1990, tout en écrivant et voyageant avec un égal bonheur.

Robert Destanque et Pierre Barouh sur le tournage de Carpentras 72 photo: Bernard Cormerais
