Artistes

Basin Street, it’s the street
Where all folks meet…

Basin Street, c’est la rue
Où tout le monde se rencontre

Milton « Mezz » Mezzrow

La découverte du jazz, dans le prolongement de la poésie de Jacques Prévert et du cinéma, agit comme un ferment d’émancipation chez l’adolescent. Charles Trenet a déjà semé son swing dans la psyché du jeune poète. Parmi ses livres de chevet, La Rage de Vivre, la biographie du saxophoniste Mezz Mezzrow, éveille le jeune homme à la dimension sociale de la musique. D’une guerre à l’autre, le jazz s’est introduit en Europe et, se mélangeant aux chants et aux musiques du monde par la TSF et les microsillons, fait souffler un vent libertaire sur les braises de l’espoir. Pierrot et son copain rescapé comme lui des persécutions nazies, Salomon Andre dit « Bob » Sissa, déambulent sur les grands boulevards parisiens, se gavent de films, de matchs de boxe et rêvent d’orchestrer des comédies musicales. Bob initie Pierre à la guitare pendant leur premier été sans parents, à Saint-Brévin-les-Pins. Ils ont seize ans, Pierre écrit et joue au volley-ball, Bob compose et drague les filles.

Ayant sorti les manuels scolaires hors de sa chambre et de sa vue, Pierre s’instruit en dévorant les « petits formats » de sa maman Sarah et tous ceux qu’il peut trouver dans les brocantes ; ces partitions que des chanteurs déclamaient et vendaient dans les rues, de paliers en paliers, avant la vogue des microsillons. Pierre les collectionne et puise allégrement dans cette source inépuisable pour élaborer ses premières chansons. Plus tard, au début des années 1960, il consacre son émission « Les années dorées » sur Europe 1 à la chanson populaire. Au Brésil, il retrouve cet engouement de la population pour la poésie, grâce aux chansons métissées débordant des ondes et des rues. Le pouvoir de la chanson sur les foules est tel que, sous la chape de plomb de la dictature militaire, les auteurs contestataires tels Chico Buarque de Hollanda et Gilberto Gil sont persécutés, enfermés, exilés. Mais si on peut ôter la vie ou la liberté d’un être… on n’arrête pas une chanson !

Très tôt, Pierre a exprimé sa volonté d’agir positivement sur le monde par l’écriture, ornant le moindre support à portée de main de ses strophes lumineuses, transformant une convocation militaire, un billet de train ou une facture en un poème, une exégèse, un chant d’amour ou de révolte. En 1960, de retour à Paris après Lisbonne et le saut transatlantique, Pierre se met à écrire pour une quantité d’interprètes, tels Dalida, Marie Laforêt, Valérie Lagrange, Danyel Gérard, sous l’impulsion de Lucien Morisse, le directeur d’Europe 1, conjoint de la chanteuse Dalida et directeur du label Disc’Az. L’une des particularités de Lucien Morisse est d’être le premier programmateur radio à introduire en France le principe américain de la « Playlist », favorisant l’émergence des « tubes » multidiffusés à la radio. L’époque Disc’Az (de 1962 à 1965) correspond aux années d’intense collaboration avec Francis Lai, débarqué à Paris de sa Provence natale au milieu des années 1950. Par un heureux hasard, les deux amis habitent avenue de Clichy, aux pieds de la butte Montmartre, dans des immeubles contigus. Les sources, celle des mots et celle des notes, se rencontrent dans une fusion torrentielle qui s’affine en studio. Avant de se mêler avec Pierre Barouh, Francis a fait vibrer son accordéon sur les voix d’Édith Piaf, Mouloudji et Bernard Dimay. Le répertoire de Pierre et Francis, popularisé par le succès mondial du film Un homme et une femme ou encore La Bicyclette poussée par Yves Montand, fait partie des œuvres les plus riches de la chanson française.