Artistes

Brigitte Fontaine et Pierre Barouh à Carpentras, été 1972 photo : Bernard Cormerais

Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire

Créées pour appuyer la production du film Un homme et une femme, quand aucune autre compagnie de disques ne voulait s’y risquer, les Éditions Saravah éditent la musique originale qui bat le record des ventes dans le monde ! Avec un tel démarrage, les projets se multiplient. Bientôt, Fernand Borruso, co-fondateur et premier administrateur de Saravah, met à contribution son petit studio Ossian sur la butte Montmartre, passage des Abbesses, avec une petite équipe de choc : le directeur artistique Michel Salou et l’ingénieur du son Daniel Vallancien.

Comme il l’a souvent répété, Pierre Barouh n’avait pas prévu de devenir un éditeur-producteur et encore moins chef d’entreprise. Sa rencontre avec Brigitte Fontaine le fait basculer dans l’expérimentation quand il prend ses distances avec le show-bizz à paillettes. Pierre et Fernand élaborent une façon nouvelle d’enregistrer en offrant aux artistes du temps et la possibilité de jouer en direct. À l’époque, on enregistrait la bande orchestre et la voix séparément, selon un horaire limité, un format adapté à la radio et au marché du disque en expansion. Quand Jacques Higelin et Areski Belkacem, sur la lancée de Brigitte Fontaine (Brigitte Fontaine est… ? en 1968, première référence du label) font leur entrée dans le studio Saravah des Abbesses en hiver 1969, ils ne cherchent pas à faire un « tube » et personne ne sait quand, ni comment, ni quoi ils vont en sortir… et ce fut Higelin et Areski, puis Crabouif avec le fameux Tiens, j’ai dit tiens.

Les Mahjun et Jacques Higelin à Carpentras, été 1972 photo : Bernard Cormerais

Dominique et Pierre Barouh au Théâtre Mouffetard (1973) D.R

Le studio Saravah attire les musiciens et poètes en quête de liberté, parisiens et de passage, mais tranquillement, selon la devise du label « Il y a des années où l’on a envie de ne rien faire ». Cette formule empruntée par Pierre Barouh à l’autobiographie de Salvador Dalí, dans laquelle il cite un pêcheur désinvolte de Cadaqués, n’incite pas au surmenage. Pourtant les improvisations du collectif de free jazz américain The Art Ensemble of Chicago, la verve de Jean-Roger Caussimon, de Pierre Barouh et David Mc Neil, les rythmes du Brésilien Nana Vasconcelos, les délires d’Higelin, Areski et Fontaine, Jean-Charles Capon, Georges Moustaki, Barney Wilen, Jack Treese et Steve Lacy, pour ne citer qu’eux, ne laissaient pas beaucoup de repos à Daniel Vallancien, ancien sous-marinier puis ingénieur du son de Claude François, artisan méconnu de l’esthétique qu’on nommera plus tard, dans les années 1980, la musique du monde !

En 1972, survient le clash entre Pierre Barouh et Fernand Borruso. Pierre Barouh prend les affaires de Saravah en mains et tente d’y greffer ses projets de films et sa recherche d’anti-spectacle. Il délègue les affaires courantes à sa jeune épouse Dominique, maman de leur petit Benjamin. Celle qu’on surnomme Dodo les claquettes pour sa pratique de cette danse rythmique née aux États-Unis de la fusion des rituels africains et du folklore irlandais, secondée par sa petite sœur Nathalie qui n’a pas encore vingt ans, vont tenter d’accompagner la famille Saravah qui s’agrandit au fil des spectacles au Théâtre Mouffetard et ailleurs. Le groupe Mahjun, le poète gabonais Pierre Akendengue, les bluesmen Chic Streetman et Champion Jack Dupré, les Brésiliens Nelson Angelo et Novelli ou encore Aram Sédéfian rejoignent David Mc Neil et les autres dans un « bateau ivre » sans cap précis, ni finances.

Le studio Saravah passe d’une console quatre à huit puis seize pistes sous les doigts experts de Gérard Delassus et Christian Gence en moins de trois ans. Mais les ventes ne suivent pas et la crise pétrolière fait grimper les factures, malgré le succès de la boutique Saravah. Finalement, le producteur de cinéma Claude Nedjar reprend le fil de la gestion, vend le studio et met fin à la communauté des Abbesses. Adieu boutique, bureau et parties de flipper au bistro Saint-Jean… Privé de sa « famille » et de son foyer montmartrois, Pierre Barouh adopte la chienne Laïka, découvre grâce à une amie la jeune chanteuse belge Claude Maurane (qui n’a pas encore abandonné son prénom), la fait monter à bord de Saravah et dérive au Québec.

Baden Powell, Jorge Ben et Pierre Barouh à Paris (1974) D.R

Maurane et Pierre Barouh à Bastille (1994) D.R

Dans les années 1990, grâce à la relance japonaise, de nouvelles voix s’associent au label : Allain Leprest, Daniel Mille, Fred Poulet, Pierre Louki, Françoise Kucheida, Bïa, Gérard Ansaloni, Gérard Pierron ou encore Claire Elzière. Benjamin Barouh développe la collection « Popo Classic » et commence un long travail de promotion du catalogue et du répertoire de son père.

L’aventure continue avec Maïa Barouh, la fille de Pierre, qui fait le pont entre la chanson, l’électro, la musique traditionnelle, la France et le Japon. Sur les pas de son père, Maïa se produit régulièrement au Québec et promeut le métissage !